L’importance (ou non) de la vraisemblance des hypothèses

De mémoire, dans son essai sur « The Methodology of Positive Economics » (1953), Milton Friedman discute — entre autres — du réalisme des hypothèses et celui des modèles.

Il y adopte une position qui semble a priori étonnante en soutenant que les hypothèses sont d’autant plus fécondes au plan scientifique, dans leur capacité à produire des conjectures et modèles pertinents qu’elles ne sont pas réalistes.

Truly important and significant hypotheses will be found to have « assumptions » that are wildly inaccurate descriptions of reality, and, in general, the more significant the theory, the more unrealistic the assumptions.

D’abord, établir des hypothèses simplificatrices pour produire de la connaissance est nécessaire pour s’émanciper du véritable magma de données qui se présente au théoricien.

Mais sur le réalisme des hypothèses je suis pris d’un doute qui s’impose à moi aussi souvent qu’un « critique » de la science économique m’oppose que les théories économiques sont fondées sur des hypothèses « irréalistes », « farfelues », « aberrantes », qui finiraient de montrer la non-scientificité de la science économique.

Instinctivement, et c’est la réponse que je donne, j’ai tendance à dire que l’important dans une théorie est le réalisme du modèle que l’on teste empiriquement, plutôt que la vraisemblance des hypothèses sous-jacentes. Mais je ne suis pas pleinement satisfait de cette réponse, sans savoir non plus exactement pourquoi. J’ai l’impression qu’il me manque une pièce de ce puzzle méthodologique pour donner une véritable cohérence et fondement solide à cette réponse.

Alors je pose la question : quelle est l’importance du réalisme des hypothèses en science économique ? Pourquoi ? Est-il utile ou même possible, si ce n’est à travers sa vraisemblance, de statuer sur la pertinence d’une hypothèse d’un modèle ?

Merci :blush:

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Je n’ai pas lu l’article de Friedman en question, même si je vois très bien en quoi il consiste. J’ai du mal à voir sur quoi il se base pour affirmer que « plus les hypothèses sont irréalistes, plus la théorie est importante » - mais peut-être que ça serait clarifié en lisant l’article.

Sur le fond de ta question, je répondrais avec trois arguments différents. Pour moi, ce qui compte ça n’est pas le « réalisme » des hypothèses, mais l’adéquation entre les prédictions du modèle et les données empiriques. En principe du moins, parce qu’en pratique, ça n’est pas toujours possible de tester proprement les prédictions d’un modèle.

Le second argument est sur le supposé manque de réalisme des hypothèses. J’en avais parlé dans cet article par exemple : le plus souvent, les économistes ne prétendent pas faire une description ontologique de la réalité.

Pour autant, les hypothèses sont-elles si irréalistes que ça ? Est-ce que les humains ne font jamais de calculs coûts-bénéfices ? D’optimisation sous contrainte ? J’entends qu’il existe l’économie comportementale, qui montre que les biais cognitifs ont un rôle. Mais on peut se dire que 1) on a tendance à voir les cas où l’économie comportementale a remis en question la théorie microéconomique, pas ceux où elle l’a validé 2) les biais cognitifs ne sont « rien d’autre » que des déviations systématiques (et prédictibles) par rapport à la théorie microéconomique standard. Je pourrais résumer cette idée en sous la question suivante : les hypothèses sont-elles si irréalistes que ça ?

Le troisième argument est que souvent en économie, il ne s’agit pas d’hypothèses mais d’axiomes. Les deux concepts se ressemblent, mais n’ont pas le même objectif. Une hypothèse, ce sont un peu les conditions de validité d’un résultat : si l’hypothèse est vraie, alors le résultat qui est bâti dessus est vrai. Un axiome, c’est plutôt dire « on va s’intéresser à X ». En économie, ça serait : « on va s’intéresser aux comportements d’optimisations ». C’est un peu comme si on se disait « j’ai un marteau, je vais regarder le monde comme si tout était un clou », mais sans garantie que tout soit un clou.

Et je pense à un quatrième argument : est-ce qu’une théorie économique basée sur des hypothèses plus « réaliste » serait fondamentalement différente de l’actuelle ? Rien n’est moins sûr. Je pense par exemple à cet article (très important) de Xavier Gabaix, qui redéfinit le programme de maximisation sous contrainte du consommateur en prenant en compte des dimensions comportementales. Et avec son \text{smax} , il retrouve pas mal des résultats de l’opérateur \text{max} standard.

En tout cas, ce sont des questions intéressantes, et qui me donnent quelques idées d’articles :laughing:

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